Un secret bien conservé

Juin 2015
lundi 1er juin 2015
par  Musee
popularité : 34%

Jean Raoux (1677-1734) attribué
Le Secret
Huile sur toile
Collection du BAL


Le Secret appartient à un ensemble de quatre huiles sur toile conçues comme un ensemble cohérent. Il est complété par La tentation, Le rendez-vous et Vieille comptant ses écus.
Longtemps attribué au pinceau de Gerrit Van Honthorst, l’identification de cet ensemble est aujourd’hui revue. Il semble plus vraisemblable que ces quatre huiles sur toile soient inspirées de l’œuvre de Jean Raoux par le sujet, le style et la composition. Si le peintre du Secret ne peut être identifié précisément aujourd’hui, il se devine toutefois au travers de l’étude des œuvres de son inspirateur : Jean Raoux.

Sa vie
Raoux naît à Montpellier en 1677 dans une famille aisée. Il intègre tout d’abord l’atelier d’Antoine Ranc qui lui apprend les rudiments du métier et poursuit sa formation à Paris vers 1703 avec Bon Boullogne, un des artistes les plus réputés de la ville. C’est là qu’il étudie les œuvres des grands peintres officiels contemporains que sont Poussin, Le Brun et Mignard. Pourtant, le vent tourne et l’art officiel est de moins en moins prisé. Blasée par les désastres de la guerre et l’appauvrissement de l’État sous Louis XIV et Louis XV, la société change. Elle n’a plus pour ambition que l’insouciance, le raffinement et la quête du plaisir. L’art se fait l’écho de cette mutation.

Lauréat du Prix de Rome en 1705, Raoux se perfectionne dans la Ville éternelle. Il fréquente les maîtres italiens et admire les grands peintres vénitiens connus pour leur maîtrise de la lumière. Il conservera d’eux la touche moelleuse, le rendu des contours fondus et l’unité d’atmosphère par la lumière.

À Rome, il rencontre également le Grand Prieur Philippe de Vendôme, alors exilé par le roi Louis XIV. Ce prince mécène amoureux des arts s’entoure de beaux esprits dans une atmosphère raffinée et décadente qui lui valu par ailleurs huit jours de prison royale à la Bastille. Il devient le protecteur de Raoux. À la mort de Louis XIV, en 1715, le Grand Prieur rentre en grâce et rejoint Paris où Raoux l’a devancé de quelques mois. Ce dernier est logé dans la résidence personnelle de son bienfaiteur et bénéficie d’une rente régulière. Par son entremise, il rencontre de nombreux artistes de théâtre, de ballet et d’opéra qui l’inspirent pour créer ses mises en scène, particulièrement les décors et les costumes.

Philippe de Vendôme meurt en 1727. Trois ans plus tard, Raoux quitte définitivement la demeure du Grand Prieur et oriente sa production vers les portraits. Il jouit alors d’une réputation importante et sa fortune est faite. Il meurt à Paris le 10 septembre 1734.

Son style
La singularité artistique de Jean Raoux, c’est la synthèse subtile qu’il opère entre l’art nordique (Flamand et Hollandais) et la tradition picturale italienne. Adepte d’une réalité poétisée, il rend les tonalités claires et étudiées de la tradition hollandaise mais développe des modelés doux et raffinés qu’il doit à l’observation des maîtres vénitiens.

En France, la peinture hollandaise du XVIIe siècle devient un phénomène de mode. L’unité d’atmosphère rendue par la lumière et la variété des sujets de genre marquent les esprits. Notamment, la présence presque permanente de la figuration féminine qui, sous couvert d’activités anodines, suggère un érotisme implicite. Par exemple, les figurations de scènes de lecture, de réception de lettres d’amour ou encore la représentation de domestiques indiscrètes écoutant aux portes.

Faisant sienne cette nouvelle thématique, Raoux accommode à son siècle les figurations féminines. Ses mises en scène transcendent la stricte connotation moralisante présente dans les œuvres hollandaises pour aboutir à une simple allusion aux plaisirs galants. Ses Lectrices ou Indiscrètes se présentent séduisantes et absorbées par leur action. Le spectateur se fait tout à la fois voyeur et acteur.

La renommée de Raoux s’estompe peu à peu au XVIIIe siècle. Il faut attendre le XIXe siècle pour que se manifeste un regain d’intérêt pour sa peinture. À cette époque, il y a dans les salles de vente des œuvres sans signatures qui lui sont attribuées mais qui n’ont pas sa qualité technique. Il s’agit probablement d’œuvres de suiveurs ou d’élèves qui, s’inspirant de ses compositions, ont perpétué son travail dans des déclinaisons innovantes mais aux qualités techniques variables. Les quatre œuvres du BAL relèvent de cette hypothèse.

Le Secret combine en un seul ensemble deux sujets peints par Jean Raoux : La Liseuse et Le Silence, sans toutefois aboutir à la même qualité plastique. L’auteur du Secret crée des effets de lecture dont le décodage passe par la lumière. Celle-ci appuie les éléments clés de la scène, intensifie l’expression des émotions et anime l’action des personnages. Il se dégage de l’ensemble une atmosphère d’intrigue amoureuse qui incite au partage de la frivolité et refuse les contrastes dramatiques et moralisants dont le XVIIe siècle faisait grand cas.


Grégory Desauvage
Conservateur au BAL
Jean Raoux, Jeune fille de Frascati lisant à la lueur d’une lampe, 1717, Collection particulière


Jean Raoux, Le Silence ou L’indiscrète, 1728, Musée Calvet d’Avignon


Jean Raoux, La Liseuse, 1716-1728, Musée Calvet d’Avignon

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