Souvenir d’Alger un jour d’octobre 1832

Décembre 2014
lundi 1er décembre 2014
par  Musee
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Eugène DELACROIX (1798 - 1863)
Femme d’Alger
Crayon, aquarelle et fusain sur papier
Donation Albert de Neuville, 1996
Collection du Musée des Beaux-Arts de Liège (BAL)


En janvier 1832, Delacroix, 34 ans, quitte son atelier situé quai Voltaire, Rive Gauche à Paris, pour se rendre au Maroc. Jusqu’alors, l’artiste n’a guère quitté son pays, si ce n’est pour un court séjour en Angleterre. Il vient de terminer une de ses œuvres majeures La Liberté guidant le peuple, qui commémore la Révolution de juillet et ne reçoit qu’un accueil mitigé au Salon de 1831. Déçu, Delacroix se met à rêver à d’autres cieux ensoleillés et lumineux. Aussi, quand le comte Charles-Henry de Mornay lui propose de l’accompagner dans la mission diplomatique organisée par Louis-Philippe suite à la conquête de l’Algérie par les Français en 1830, le peintre accepte aussitôt. Il prépare minutieusement son matériel de peintre et de dessinateur, convaincu de l’opportunité précieuse de capter un maximum d’informations sur le vif : architecture, paysages, habitants, scènes d’intérieur, de rue, de chasse… Le voyage durera six mois, de janvier à juillet et marquera en profondeur la production ultérieure de l’artiste : il y aura indubitablement un avant et un après 1832.

À bord du vaisseau La Perle, la délégation arrive à Tanger le 24 janvier. Le peintre se dit « tout étourdi, comme un homme qui rêve et qui voit des choses qu’il craint de voir lui échapper ». Six semaines à Tanger, une expédition diffcile à travers les collines à Meknès pour rendre visite au sultan, une courte excursion en Andalousie, à Cadix et Séville. Avant de reprendre la route de la France, Delacroix fait une escale, très courte mais capitale, en Algérie d’abord, à Oran puis à Alger, où il séjourne quatre
jours, du 25 au 28 juin.

Durant ces six mois, le peintre n’a de cesse de dessiner, de capter les couleurs, de noter des renseignements précis de lieu, d’ambiance, au crayon, à l’aquarelle ou à l’encre. Autant d’instantanés de la vie marocaine, appelés pour la plupart à devenir des compositions importantes peintes dans son atelier à Paris. Ces carnets « ont quelque chose d’imparfait, quelque chose de vivant, une sorte de dynamisme venant de la rapidité du mouvement, de l’apparition fugace des personnages, de la vie
enroulée dans le tourbillon du temps », pour reprendre les termes de l’écrivain et poète marocain Tahar Ben Jelloun dans son vibrant hommage à Delacroix (Lettre à Delacroix, éditions Gallimard, 2003). Cet immense travail, semblable à celui d’un documentaliste, fait aujourd’hui l’objet de sept carnets de croquis conservés au Louvre.

L’aquarelle intitulée Femme d’Alger porte deux inscriptions : dans le coin inférieur droit, les initiales ED que l’on retrouve sur de nombreux croquis et, en haut à droite, la date « 9 xbre 1833 » (octobre), soit 15 mois après avoir quitté l’Algérie. De retour à Paris, le peintre nostalgique - « Paris m’ennuie profondément » -, restera fasciné par l’Orient : « À chaque pas, il y a des tableaux tout faits qui feraient la fortune et la gloire de vingt générations de peintres ».

L’Algéroise allongée sur un divan recouvert de coussins, est vue de dos dans un raccourci marqué, le visage tourné vers le spectateur. Elle porte une tunique sur un sarouel, pantalon court et bouffant, et des babouches. Aucun mobilier ou décor ne situe la scène, la partie droite du papier est laissée vierge.
Les rehauts aquarellés dans une gamme dominante de rose et de gris pastel sont soulignés ça et là par des traits de fusain et de crayon rapidement esquissés, le tout avec nuance et légèreté. Par ses habits, son attitude lascive, cette femme d’Alger annonce le chef-d’œuvre de l’artiste peint un an plus tard, Femmes d’Alger dans leur appartement, premier grand tableau réalisé après le séjour marocain.
Le tableau fait référence à l’épisode de la découverte d’un harem à Alger, ou plutôt de l’appartement privé d’un dignitaire turc, « moment de fascination et d’étrange bonheur ». Delacroix dessinera, plusieurs après-midis durant, les courtisanes assises ou alanguies, bavardant ou fumant le narguilé.

Exposé au Salon de 1834, l’œuvre reçoit une fois encore un accueil très mitigé, certains parlent de barbouillage, d’extrême négligence. Une deuxième version verra le jour 15 ans plus tard, en 1849 (actuellement conservée à Montpellier). Mais le tableau trouvera rapidement des admirateurs inconditionnels auprès de grands peintres, dont Cézanne, qui décrira « ces roses pâles et ces coussins brodés, cette babouche, toute cette limpidité (…) vous entrent dans l’œil comme un verre de vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre », ou Renoir qui « sentait l’odeur des pastilles du sérail » ou encore Picasso qui en donnera plusieurs versions personnelles en 1954.

L’œuvre est entrée dans les collections communales liégeoises en 1996, grâce à la donation d’Albert de Neuville. Celle-ci comporte aussi, parmi de multiples œuvres sur papier, un dessin au fusain de Vincent Van Gogh. Le mécène et industriel liégeois côtoie régulièrement les artistes liégeois Heintz, Maréchal, mais aussi Ensor. Il est à l’origine des salons triennaux et quadriennaux qui permirent à de nombreux artistes de se faire connaître. Président de la Société royale des Beaux-Arts, il entretient
des relations suivies avec Antonin Terme à qui il achète l’aquarelle de Delacroix. D’origine lyonnaise, ce dernier séjourne à Liège de 1865 à 1885 où il joue un rôle actif au sein des institutions culturelles. Il participe à l’organisation de l’exposition d’Art ancien au pays de Liège en 1880 et est élu président de l’Institut Archéologique Liégeois en 1885, pour ensuite rejoindre Lyon où il est nommé conservateur au Musée industriel. Collectionneur dans l’âme, très sensible à l’orientalisme, il s’entoure d’objets orientaux, et acquiert plusieurs dessins de Delacroix, en lien avec son séjour au Maroc, dont l’aquarelle qui se trouve aujourd’hui dans les collections liégeoises.

L’œuvre est très peu connue. En dehors d’une présentation à l’église Saint-Mengold de Huy, dans le cadre de l’exposition Couleurs Orient, en 1999, elle n’a guère quitté le musée où elle a fait, dès son entrée dans les collections, l’objet d’une restauration et d’un conditionnement conformes aux normes muséales.

Régine Rémon
1re conservatrice au BAL
Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1834, huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.


Eugène Delacroix, Étude préparatoire à l’aquarelle et au crayon, Paris, Muse du Louvre.

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