Si la biennale m’était contée

Du vendredi 15 mars 2013 au dimanche 19 mai 2013
Prolongation de l’exposition jusqu’au 2 juin 2013
vendredi 15 mars 2013
popularité : 8%

Quarante ans après sa toute première édition, la Biennale de Gravure contemporaine de Liège prend une nouvelle bouffée d’air frais en s’exposant cette fois au BAL, le nouveau Musée des Beaux-Arts de Liège (Salle Saint-Georges).
La valorisation des échanges entre artistes de différents pays, tous continents concernés, est certes l’objectif premier de cette 9e édition. Créations artistiques du Japon, du Chili, de Finlande ou encore des États-Unis partagent le même espace d’exposition dans ce nouveau musée. L’appellation internationale de cette Biennale, dénomination fièrement acquise en 2005, est l’occasion rêvée de vous parler d’interculturalité. Côte à côte, les œuvres venant de vingt-deux pays se fréquentent, se rencontrent, échangent pour monter une exposition dont les richesses sont un dialogue construit autour de quelques bribes de l’histoire de ces artistes et de leurs pays.



Photos Marc Verpoorten
Pour cette nouvelle édition, sur les 480 dossiers de candidatures reçus, cinquante ont été retenus. Cette année, les représentants français composent un cinquième de la sélection, suivis par l’Allemagne, la Belgique, le Canada. Viennent ensuite des artistes d’origine brésilienne, congolaise, chinoise, japonaise, roumaine ou américaine. Et enfin, des participants qui se joignent pour la première fois à la Biennale, tels que l’Autriche, Cuba, le Chili et l’Inde.
La Biennale de Liège se félicite d’être intergénérationnelle grâce à son large panel d’artistes, de 22 à 62 ans. Sans relation directe avec l’âge ou le lieu d’origine des exposants, les préoccupations et/ou sources d’inspiration apparaissent étrangement similaires, quelque soit leur lieu de vie.
La thématique qui vient en tête est incontestablement l’être humain, son apparence et ses métamorphoses. Corps caricaturés, déformés, mutilés, fragmentés. Visages lacérés, abîmés, familiers ou étrangers. Dans quel corps habitons-nous ? Les membres mis en scène dans une abstraction presque lyrique par Lucas James Ruminski, les portraits des enfants de Goma, sortis de l’anonymat grâce à la démarche de Myriam De Spiegelaere, les femmes au sexe insolite de Victor Rares, les pietàs mêlant tendresse et cruauté de Aude Guérit sont autant d’illustrations de notre humanité délirante mais tellement humaine. Dans la même perspective que la série de fesses qui obstinent Martine Souren, le cœur à l’ouvrage ou le sein-citron de Sandra Baud tournent en dérision l’enveloppe charnelle qui nous constitue. De même que l’humain prend parfois des proportions géantes, nettes et délimitées dans les silhouettes de Ilse Lichtenberger, tandis qu’il apparaîtra fluet, indéfini, vaguement constitué de touches impressionnistes dans les sérigraphies de Sun Tian Long. Dégageant beaucoup de souffrance, les cariatides de Valérie Guimond, enroulées dans des barbelés, ou les pointes sèches de l’Article 222-22 de Julie Deutsch crient l’angoisse et l’horreur des douleurs faites au corps féminin.
Mais, derrière ce corps, enveloppe extérieure, qui sommes-nous en réalité ? Quelle impression laisse-t-on transparaître au dehors ? Qu’elles soient traitées sous l’eau (les visages de Michael Derek Besant), derrière un écran de téléphone portable (les autoportraits numériques de Mirko Reinecke), ou encore à travers un simple papier calque (les silhouettes de Geneviève Laplanche), ces représentations humaines sont autant d’attentions accordées au rendu des individus et de leur personnalité, miroir ou reflet de notre intériorité.
Que dire quand l’imaginaire s’en mêle ? Que devient ce corps humain ? L’exposition aborde l’anthropomorphisme ou la fantasmagorie à travers l’ambiance qui se dégage des compositions de Sabine Delahaut ou des mu-zoo (museaux) de Marco Sepúlveda. Ces sujets hantent encore les créatures perturbées de Christiaan Diedericks et habitent les anges gracieux que Guy Langevin décline élégamment du sommet de la tour de Babel.
Toujours concentré sur l’être humain, en le mettant en scène cette fois dans son milieu et son quotidien, une tendance s’observe chez les plus jeunes participants de cette Biennale : la gravure qui raconte une histoire. Le lien étroit qui unit graveur, imprimeur, écrivain et éditeur permet aux artistes d’orienter leur démarche dans de multiples directions. C’est une des voies qu’a choisies Anne Leloup, peintre-graveur, en ouvrant sa propre maison d’édition. De leur côté, Djilian Deroche, Guillaume Guilpart ou encore Céline Hudréaux réalisent un travail de narration proche de celui de l’illustrateur d’albums ou de bandes dessinées, d’où s’échappent Bart l’ours, des monstres géants qui envahissent les villes ou des cavaliers sans tête (Gurav Shripad). Les illustrateurs de littérature de jeunesse utilisent de plus en plus souvent la gravure comme moyen d’expression dans leurs albums. Ce type de narrations illustrées de gravures, inspirant visiblement de plus en plus d’artistes, prend sa source dans les romans graphiques des années 1920. Quelquefois teinté de fantastique, il contient plusieurs degrés de lecture. Souvent bien au-delà de l’histoire enfantine se cache une symbolique, critique actualisée de la société et de la condition humaine, que Thierry Groensteen [1] rapproche d’un documentaire social, comme on le ressent devant la série de négociations de Sophie Dvořák ou dans le capharnaüm qui bouillonne au plus profond des œuvres de Djilian Deroche.
Sans cesse, le thème de la ville revient : chez Sergey Zlotnikov, elle prend des couleurs américaines tandis qu’elle est envahie par des cervidés démesurés chez Agnieska Gajewska. Occuper la ville, bousculer l’ordre de l’espace urbain, le rendre spécial et le dynamiser, telle est la volonté de Renaud Perrin qui réalise ses Typing - architecture en caractères typographiques -, et à plus grande échelle, celle du brésilien Augusto Sampaio qui colore les vitres du BAL en associant gravure et contemporanéité avec un projet spécifiquement réalisé à cette occasion. Suivant une tout autre ligne de conduite, mais toujours avec ce même souhait, Peter Gross se penche sur les derniers recoins de nature au cœur de nos cités. Il utilise alors la xylogravure de manière tout à fait particulière, en mettant des mots sur le silence des arbres morts.
C’est l’immensité de la nature, pleine et entière, qui occupe les grands formats de Doris Schälling et Jörg [Enderle, avec leurs impressions abstraites réalisées in situ à même la roche, renvoyant vers un certain respect – autrefois oublié et aujourd’hui remis à l’honneur – du monde citadin pour son environnement naturel primitif.
Une autre préoccupation intemporelle de l’homme est sans nul doute la quête du temps qui passe. Témoignant d’une angoisse pour certains, de nostalgie pour d’autres, le passé en inspire plus d’un. Fiché dans notre pensée ou transposé sur un objet, le passé est présent à travers les Poupées de Pascale Parrein, objets connectés par évidence à l’enfance, ou encore via les 30 plaques d’aluminium de l’artiste brésilienne, Paula Almozara, qui rassemblent ses souvenirs d’après l’expérience improbable de voyages. Prendre conscience de l’histoire et la célébrer, tel est le défi lancé par Élisabeth Mathieu qui revisite sa propre vie au travers de confettis, poinçonnés sur des œuvres plus anciennes. Le passé des temps anciens et les techniques qui leur sont chères inspirent également l’Américain Edward Bateman dans ses impressions digitales teintées de sépia, le Japonais Sugita Maasaki dans ses ex-libris aux connotations érotiques, ou le Cubain Yoel Jimenez, à travers ses Livres d’heures ardents aux motifs naïfs presque archaïques, proches des cartes de taro, des vieilles enseignes ou des blasons des corporations médiévales.
Si le support le plus utilisé reste le papier, certains artistes s’essayent pourtant à des options plus modernes, tels que l’aluminium, le plastique, les textiles (soie et voile) ou la pellicule translucide. L’idée de transparence a été privilégiée par quelques-uns, comme le montrent les images brillantes des boîtes lumineuses de Agnieszka Gajewska, les silhouettes transposées sur calque de Geneviève Laplanche, les crépuscules de Guy Langevin ou les bribes de mots imprimés de Lola.
Nombre d’artistes de cette 9e édition utilisent la série pour présenter leur œuvre. Dans l’ordre ou le désordre, des visages se suivent (Myriam De Spiegelaere), des successions de points se meuvent (Dominique Willemart), des petits carrés se dégradent (Manuel Blazquez Palacios). Un mouvement se crée à travers ces séries : les robes de Wuon-Gean Ho s’enroulent et se déroulent, les lithographies de Marie-France Bonmariage s’envolent et tourbillonnent, les maisons de Nora Mona Bach s’enflamment et se désagrègent, les boîtes de Pauline Djerfi s’aplatissent et se déconstruisent. La série des Dogs d’Eric Mummery, et celle de Qianzhi de Wang Jian se déclinent au gré de positions ou d’environnements loufoques. En multipliant ou en nuançant leurs motifs, les artistes exploitent toutes les ressources qu’offre la présentation sérielle, en abordant avec une exhaustivité plus ou moins aboutie le sujet choisi.
Cette année, soulignons la modernité croissante des techniques qui bouleversent quelque peu l’art de l’estampe tel qu’il était pratiqué depuis des siècles. Si la xylogravure, l’eau-forte et la pointe sèche sont toujours bien présentes et pratiquées aujourd’hui, la manière d’exploiter ces procédés s’inscrit davantage dans une démarche pluraliste, alliant procédés anciens et nouveaux. Les sérigraphies d’Aya Imamura, présentant l’image du Christ recueillie par Véronique, sont traditionnelles : le sujet et la technique appartiennent aux grands classiques. Pourtant, le rendu est tout autre ; il s’inscrit dans une approche contemporaine qui fait oublier les sentiers traditionnels pour mettre l’accent là où on ne l’attendait pas.
L’art de graver et de reproduire invente chaque jour de nouvelles promesses dans la découverte de procédés technologiques.
Mentionnons ensuite que, malgré la distance séparant géographiquement la création de ces œuvres réunies à Liège - parfois plusieurs milliers de kilomètres -, les thèmes et sujets sont d’une homogénéité surprenante. Les portraits d’enfants africains affirment la même recherche d’identité que les visages du Belge Alain Verschueren, la solitude des protagonistes des œuvres de Sirkku Ketola renvoient à l’abandon des héros de Alexandra Haeseker.
Il est par contre plus interpelant de comparer les approches stylistiques qui trahissent souvent l’identité culturelle de l’artiste. Nul ne peut nier que les eaux-fortes et aquatintes de Gurav Shripad sont issues d’un monde oriental qui échappe quelque peu à notre vision occidentale, de même que la ligne légère et provocante des gravures de Masaaki Sugita, proche des traditionnels mangas japonais.
Quelques œuvres apportent une touche ludique dans cette exposition, tel les terrains sportifs de Heike Keller ou les impressions et collages sur tableau d’école de Ludovic Mennesson.
Évoquons enfin que les compositions qui renvoient vers l’abstrait lyrique, suscitant imagination et rêverie, occupent peu de place dans la sélection effectuée cette année. De même que l’abstraction géométrique, absente des cimaises du BAL.
Ainsi, pour cette 9e édition, le figuratif et le narratif prennent le pas. Laissons-nous donc conter les histoires du monde entier...

Sophie Decharneux et Fanny Moens
Collaboratrices scientifiques au BAL

[11. GROENSTEEN, Thierry, Masereel et le roman en gravures, in : Hors cadre[s], n°3, octobre 2008, p.33


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