Robert Alonzi ou l’expressionnisme enjoué

Décembre 2015
mardi 1er décembre 2015
par  Musee
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Robert Alonzi (Soumagne, 1953)
Maman et papa
1994
Acrylique sur toile
Collection du BAL


Acquise par le Musée des Beaux-Arts (BAL) en 1996, cette toile de Robert Alonzi peinte en 1994 s’inscrit de manière cohérente dans l’ensemble de son œuvre.

Né en 1953 à Soumagne, près de Liège, Alonzi est peintre et sculpteur depuis les années 80. Autodidacte, il fait fi des modèles artistiques en vogue (l’art abstrait, l’art conceptuel, les débuts du street art…) et se pose en observateur de la vie sociale avec des toiles et des sculptures résolument figuratives. Il remet à l’honneur la scène de genre, l’anecdote. En effet, l’artiste nous raconte des histoires, il croque des gens ordinaires qui travaillent, se promènent, se reposent. C’est toutefois l’enfance qui est sa principale source d’inspiration ; de façon quasi obsessionnelle, il revient à l’enfant, insouciant, qui joue dans la rue, au bord de l’eau, à saut-de-mouton ou sur un carrousel. Dans ses peintures, et davantage encore dans ses sculptures, les traits sont caricaturaux, les membres épais, les nez proéminents.

Sur le plan pictural, le trait est rapide, large, spontané, les empâtements de couleurs marqués. La palette est généralement très vive, les jeux de lumière contrastés, violents parfois. Les compositions sont variées : gros plans, vues d’ensemble, plongées, contreplongées, pour des instantanés saisis sur le vif.

Avec Maman et papa, ce n’est plus l’adulte qui peint l’enfance mais l’adulte qui représente les parents. A moins que ce ne soit l’enfant encore en l’artiste qui évoque l’image parentale ? Alonzi se joue de ce double regard. On retrouve dans cette toile, comme dans plusieurs autres, un dessin d’enfant griffonné sur le mur du fond et, dans ce cas-ci, la signature de l’artiste figurant joyeusement au milieu de la composition. Au premier plan, le père, le visage engoncé dans un costume respectable, offre un regard qui se voudrait autoritaire mais dont les traits forcés lui donnent une allure plutôt comique ; à l’arrière-plan, la mère, discrète, dans une attitude soumise, exhibe ce nez toujours aussi protubérant dans les visages des protagonistes de Robert Alonzi. Image biographique ou symbolique ? Qu’importe ! Les règles de la perspective volontairement bafouées confèrent à la toile un aspect naïf, les traits caricaturaux des deux personnages en font un ensemble expressionniste. Mais on est loin de l’expressionnisme du début du XXe siècle, de la satire violente et extrêmement tourmentée d’artistes comme Otto Dix ou Georges Grosz ; chez Alonzi, l’intensité expressive est là, outrancière, mais on y trouve une certaine bonhomie, beaucoup d’empathie pour ses personnages, une dimension sociale sûrement, mais sans idéalisme excessif.

On retrouve ces caractéristiques dans L’écolier, une sculpture en papier mâché de plus d’un mètre de haut, également acquise par la Ville en 1996 : un gamin grandeur nature, au corps particulièrement massif, la main sur le front, peut-être accablé par l’ampleur et la complexité des apprentissages ; un côté brut, rigolo, assez rudimentaire, tant par la forme qu’au niveau de la technique, évoquant l’univers de la bande dessinée, du film d’animation ou de certains jouets.

Les œuvres de Robert Alonzi plaisent, par leur humour, leur atmosphère nostalgique, leur regard tendre sur les petits bonheurs quotidiens, le goût de la vie qui en émane.

Emmanuelle Sikivie
Service Animations des Musées



Si cette toile de Robert Alonzi est l’œuvre du mois au BAL, c’est à l’occasion du parcours d’artiste « Alonzi au cœur de la cité ardente » organisé par la Galerie Christine Colon.
Du 5 au 31 décembre 2015, 24 lieux, galeries et commerces du centre-ville mettent cet artiste à l’honneur (www.christinecolon.be).






Décal(qu)ages philosophiques
vu par PhiloCité

Sur ces grands aplats patinés grisonnants se superposent des traits vifs et crus. Partout le geste est manifeste, ici il s’impose encore d’avantage. Il insiste sur les corps, force les contours. Armé de ses craies, le petit Robert Alonzi (qui signe sur un châssis de fenêtre) décalque « maman et papa ». Ou plutôt il repasse la réalité. Et il dépasse. En tentant de la cerner, il en rajoute une couche, la réinterprète pour se l’approprier, et la met en tension en la questionnant.

Poser un regard sur le monde qui nous entoure, n’est-ce pas une forme d’acte à part entière ? Cela laisse-t-il des traces ? Autrement dit, dans l’effort de compréhension du réel n’y a-t-il pas toujours une inévitable phase d’interprétation ? Le réel peut-il nous apparaître nu ou est-il toujours en quelque sorte réinventé ? *

* « Le monde qui nous
concerne est faux, c’est-à dire
qu’il n’est pas un état de
fait mais invention poétique,
total arrondi d’une maigre
somme d’observations : il
est « fluctuant », comme
quelque chose en devenir,
comme une erreur qui se
décale constamment, qui
ne s’approche jamais de
la vérité : car – il n’y a pas
de « vérité ». » (NIETZSCHE,
Fragments posthumes XII, 2).




« Armé de ses craies » : elles peuvent se révéler tranchantes. Par un effet de contraste glaçant avec les tons blanc-gris-bleu-sombres de la scène, les puissants traits de rouge évoquent lacérations et coulées sanglantes. Amour aussi, symbolisé par un cœur, tendre code enfantin qui nous maintient pourtant dans l’organique et l’hémoglobine. Dans cette composition particulièrement angulaire, ciselée, le graffiti d’enfant se détache. Par sa naïveté synthétique, il offre au tableau une vraie rondeur qui fait exception. Maman+papa=cœur. Le petit Robert dessine ses parents qui s’aiment. C’est dire que le peintre nous présente un décalage particulièrement brut, entre tendresse et violence, une ambiguïté entre amour et haine.

Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce haïr ? * Peut-on aimer et détester à la fois ? L’amour permet-il de dépasser, effacer ou oublier la haine ? Peut-on se sentir contraint d’aimer (ses parents par exemple) et le vivre comme une violence ?

* « L’amour n’est autre
chose qu’une joie qu’accompagne
l’idée d’une cause
extérieure ; et la haine n’est
autre chose qu’une tristesse
qu’accompagne l’idée d’une
cause extérieure. Nous
voyons en outre que celui
qui aime s’efforce nécessairement
d’avoir présente et
de conserver la chose qu’il
aime ; et au contraire celui
qui hait s’efforce d’écarter
et de détruire la chose qu’il
a en haine. » (SPINOZA,
Ethique, Livre III, Prop. 13, scolie)




Une violence encore plus prégnante si on s’attarde sur les détails. L’attitude de maman a quelque chose d’inquiétant, la main semble prête à lui serrer le cou, pour l’étrangler. Et si l’on porte attention à la concordance avec l’arrière-plan (plus précisément si on élimine les différences de plans pour les ramener sur un seul) papa est en mauvaise posture : les châssis de fenêtre et l’ombre extérieure d’un toit donne forme à une guillotine, dont la lame est tout juste sur le point de le décapiter. Parricide ? * .

* « L’enfant est toujours
déjà approprié d’avance
socialement, mais il doit à
son tour s’approprier ceux
qui l’ont approprié, son
père, sa mère... Plus tard,
il doit également, et tout
aussi nécessairement, s’en
détacher, sous peine de ne
jamais devenir tout à fait
adulte comme eux. Nous
voici finalement de retour
au thème de l’universalité
probable du complexe
d’Oedipe, et de la nécessité de
sa résolution pour qu’émerge
un sujet social capable de
s’adapter à un ordre social
qui a précédé sa naissance
et qui doit s’imprimer en
lui pour qu’il vive. Mais un
sujet social capable aussi,
parfois, de transformer et
de renverser cet ordre qui le
domine. » (M. GODELIER,
Au fondement des sociétés
humaines, Ce que nous
apprend l’anthropologie,
« Individu et sujet social »).




Tout est décalage. Il y a anachronisme entre la maturité des parents et les traces de l’enfant en bas age, discordance entre la cravate bleue et le nœud papillon vert. Plus, c’est un univers instable, qui manque de fondation. Dans une perspective moyenâgeuse, le sol penche dangereusement vers l’abîme du dehors du tableau. C’est comme un appel du vide. Et sa présence dans les interstices, la toile étant laissée nue par petits endroits.


A nous d’en combler les trous...



Philocité

Philo-Musée ? Comme lors de nos animations Philo-Art, nous n’avons ici aucunement l’ambition de révéler la vérité de l’œuvre à laquelle nous nous confrontons. Il s’agit bien plutôt de la considérer comme support de pensée, comme une occasion par laquelle, après nous être immergés dans celle-ci par une patiente observation, nous suscitons l’émergence de questionnements et cheminons ensemble sur les voies de nos réflexions, entre visée de pertinence et liberté d’impertinence.


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