Relooking d’un portrait de Léonard Defrance

Novembre 2015
dimanche 1er novembre 2015
par  Musee
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Léonard Defrance (Liège, 1735 - 1805)
Portrait du peintre
Huile sur toile
Collection du BAL


Cette œuvre peinte en 1785 est un autoportrait de Léonard Defrance âgé de 50 ans, qualifié de « portrait d’âge mûr ». Sa main droite tient un livre fermé. Celui-ci fait probablement référence à une étude qu’il réalisa entre 1735 et 1805 au cours de laquelle il élabora un recueil de recettes sur la fabrication des peintures, une description minutieuse du métier de broyeur de couleurs, un traité des pathologies consécutives à l’exercice de cette profession et les moyens pour préserver la santé des artisans. Depuis son acquisition le 29 avril 1955, il est conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque Générale de l’Université de Liège.

L’œuvre se compose d’une toile de lin fine présentant un tissage régulier et assez serré, décrit par Defrance dans son manuscrit comme « crue et grisée la plus égale possible ». Il semble également qu’il encollait sa toile « à la brosse à l’aide d’une colle fondue, un peu tiède, et pas du tout forte ». Après l’avoir laissé sécher il coupe alors les nœuds et les fils qui dépassent à l’aide d’une pierre ponce.

Une préparation blanche-ocrée est observée en couche très fine sur toute la surface. Les écrits de Defrance ne parlent pas réellement de préparation mais de « couleur » que l’on peut assimiler à une couche d’impression qu’il étend avec « un couteau large, dont le manche est un peu plié vers le côté opposé à celui qui touche la toile, ou bien, l’on se sert d’une truelle de maçon. On laisse bien sécher la couleur, et l’on ponce de nouveau la couleur avec l’eau ; quand le tout est bien uni, on met une dernière couche, comme la première, sans laisser la moindre éminence de couleur, et ainsi la toile est apprêtée à pouvoir peindre par dessus quand elle est bien sèche ».

Defrance appliquait rapidement et habilement la peinture en couches peu épaisses, associant ses pigments à l’huile d’œillet et de pavot qu’il trouvait « plus belles », mais aussi de lin et de noix. Afin de les rendre siccatives (aptes à sécher rapidement), il les faisait bouillir en les mélangeant avec plus ou moins de litharge ou de vitriol blanc, et pour les rendre plus « maniables quand elles sont trop grasses ou trop épaisses », il ajoutait de la térébenthine ou du vernis.

Au vu des photos d’archives, cette œuvre a probablement été restaurée avant 1951. En effet, après avoir été conservée enroulée, un rentoilage a été réalisé à l’aide d’une colle de pâte (collage d’une nouvelle toile au revers de la toile originale). Pour faciliter cette opération, les bords de tension ont été découpés en rognant une partie de la couche picturale originale. Malgré le caractère interventionniste de cette restauration, ce rentoilage assure toujours sa fonction de maintien du support : il est donc préservé.

La couche picturale a subi quelques dommages directement liés à l’histoire matérielle de cette œuvre mais aussi, aux anciennes conditions de conservation : de nombreuses craquelures d’âge orientées horizontalement et des craquelures dites « en escargot » sont très marquées. Ces altérations irréversibles mais ne présentant plus de danger sont les conséquences d’une conservation de la peinture enroulée sur elle-même, couche picturale à l’intérieur.

L’ancienne intervention de restauration de la couche picturale a mal vieilli : un épais vernis oxydé recouvrait l’ensemble de la peinture et assurait un « effet jauni » ternissant considérablement les couleurs originales. Quelques surpeints camouflant des petites lacunes perturbaient eux aussi la bonne lisibilité de l’œuvre.

Retrait du vernis à l’aide d’un solvant gélifié et d’un bâtonnet ouaté

L’intervention de restauration a consisté à retirer le vernis et les anciens surpeints dégradés à l’aide de solvants gélifiés puis à réintégrer les lacunes de la couche picturale grâce à des mastics et des retouches réalisées de manière illusionniste. Ensuite, plusieurs fins films de vernis ont été appliqués afin de restituer la profondeur originale des couleurs et d’assurer un film de protection. Ce nouveau vernis moins brillant est notablement plus stable au contact de l’oxygène de l’air et de la lumière.

Dévernissage de la moitié gauche contrastant avec la moitié droite non dévernie
Claire DUPUY
Conservation-Restauration de peintures





Sous les craquelures...
vu par PhiloCité

Au centre de la toile, un visage au regard franc nous fixe, les yeux dans les yeux. Il semble plus observateur que jugeant. Mais dans ce « portrait d’âge mûr », c’est aussi lui-même que Léonard Defrance observe. En miroir, il affronte sa propre image. Une image qui apparaît d’un réalisme pointu par endroits – les yeux, la chair de la main, les cheveux, l’aspect bouffant de la chemise, les détails de la manchette – et beaucoup moins à d’autres – le rendu coton du torse, les tourments de traits circulaires du visage.

Quelle différence entre observer et juger ? Que maîtrisons-nous de notre apparence ? Comment notre image nous permet-elle de nous connaître ? Arrive-t-on jamais à capter complètement notre propre image ? *

* « Je ne peux me saisir, moi,
en aucun moment sans une
perception et je ne peux rien
observer que la perception. »
(HUME, Traité de la nature humaine)




Sous les craquelures des matières picturales, c’est l’effet du temps qui passe qui se révèle, la vieillesse qui s’impose, et qui pose question : Le paradoxe de vouloir vivre longtemps tout en se plaignant des inconvénients liés à la vieillesse, le fait de changer, devenir autre, la vulnérabilité, mais aussi la possibilité de prendre le temps d’un autre rapport de soi à soi * , réfléchir à la vie qu’on a vécue et au sens qu’on désire donner aux années futures. Peut-être cet auto-portrait est-il une tentative, à la manière de Sartre par l’écriture, de s’offrir le luxe de l’éternité.

* « Une vie non examinée
ne vaut pas la peine
d’être vécue. » (PLATON,
Apologie de Socrate, XXXVIII)




Au centre du centre, il y a cette bouche entrouverte. Qui laisse passer l’air et donne un petit air hébété. Cependant, si on ne sait si Léonard s’apprête à parler ou à avaler des mouches, il est impossible de la lui boucler. Elle devient alors symbole de liberté d’expression. Autant que le livre ouvert qui, en opposition à la parallèle verticale observable entre le côté droit du cadre et le contour du bras, se donne à voir dans une entrecroisement de lignes qui suggère la prise en compte de la complexité du réel. Qu’est-ce qui peut nous obliger à nous taire ? Devrait-on avoir le droit de tout dire ? Si la censure est une limitation de la liberté d’expression, l’acte d’interdire tout ou une partie d’une communication, pourquoi censure-t-on ? Qui doit décider de censurer ? Il y a la censure « directe », officielle, instrument de pouvoir autoritaire qui agit sur les individus par répression. Et puis ce que nomme John Stuart Mill, la « tyrannie de la majorité », contre laquelle il faut savoir préserver la liberté individuelle. Ou encore une certaine orthodoxie, qu’Orwell décrit comme pouvant être aussi puissante que la censure en régime totalitaire * .

* « Il y a en permanence une
orthodoxie, un ensemble
d’idées que les bien-pensants
sont supposés partager
et ne jamais remettre en
question. Dire telle ou telle
chose n’est pas strictement
interdit, mais cela « ne se fait
pas » (...). Quiconque défie
l’orthodoxie en place se voit
réduit au silence avec une
surprenante efficacité. Une
opinion qui va à l’encontre
de la mode du moment aura
le plus grand mal à se faire
entendre, que ce soit dans
la presse populaire ou dans
les périodiques destinés aux
intellectuels. » (ORWELL,
préface à la Ferme des Animaux)




Reste cette main, dont l’index pointe en direction du sol, comme pour affirmer le caractère terre-à-terre du peintre. Renforcé par la présence du livre, le geste semble interpeller l’intelligence quant à l’importance de s’attacher au concret. Et n’est pas sans rappeler celui d’Aristote dans « L’Ecole d’Athènes », la fresque de Raphaël, figurant l’empirisme, la priorité donnée au monde sensible, immanent. *

* « C’est par l’expérience que
la science et l’art font leur
progrès chez les hommes. »
(Aristote, Métaphysique)



Restons terre-à-terre donc. Qu’est-ce qui vous parle,
vous étonne dans ce tableau ?



Philocité


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