Le portrait de Madame Buisseret

Octobre 2015
jeudi 1er octobre 2015
par  Musee
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Louis Buisseret (Binche, 1888 - Uccle, 1956)
Portrait de Mme Buisseret
1928
Huile sur toile
Dépôt du Gouvernement, 1931


Atteindre la beauté plastique, spirituelle et technique, tels sont les principes esthétiques poursuivis par Louis Buisseret. Cet élégant portrait de femme achevé en 1928 ne dément pas ses intentions et s’élabore dans une période de maturité artistique.

La même année, il est co-fondateur avec ses amis Léon Eeckman et Anto Carte, d’un groupe appelé Nervia dont les vocations sont la promotion de l’art en Hainaut et le soutien aux jeunes artistes. Fondée sans manifeste, cette association rassemble des peintres hennuyers aux affinités communes qui s’inspirent pour l’essentiel de la Renaissance italienne. Leurs prédilections vont vers des sujets intimistes où évoluent des figures humaines traitées par une ligne gracieuse, des coloris fins et une composition harmonieuse. Identifié comme d’essence latine, Nervia est perçu comme un contrepied à l’art flamand qui connaît à la même époque une reconnaissance internationale avec l’École de Laethem-Saint-Martin. Le groupe hennuyer se dissout dix ans plus tard. Il a compté parmi ses membres des artistes tels que Léon Navez, Léon Devos, Pierre Paulus, Rodolphe Strebelle…

À partir de Nervia, Louis Buisseret peint ses plus beaux portraits. Pour bon nombre d’entre eux, sa femme en est le modèle. Il la rencontre en 1919 dans son atelier de Bruxelles, par l’intermédiaire d’un ami commun. Elle s’appelle Émilie Empain. Elle a dix-huit ans. Lui, trente-et-un. Il l’épouse trois ans plus tard. Elle porte sur son jeune visage l’énigmatique regard qui ne cesse d’inspirer le peintre. Du témoignage de ses proches, elle eut toujours cette expression de tristesse résignée de laquelle émanait sérénité et distinction. Tout au long de sa carrière, il fait de son épouse une égérie dont les portraits successifs matérialisent le grand attachement qu’il lui porte et cristallisent sa recherche d’idéal féminin.

Premier prix de Rome pour la gravure en 1911, il parcourt les villes d’Italie afin de se confronter aux grands maîtres de la Renaissance. Les artistes du Quattrocento laissent sur lui une empreinte indélébile et confortent sa formation classique suivie à l’Académie des Beaux-Arts de Mons. En 1929, un an après la création de Nervia, il en assurera la direction pendant vingt ans.

Parmi les artistes italiens, sa préférence va vers Raphaël. Notamment, pour ses coloris et pour son équilibre entre réalisme et idéalisation. Il emprunte également la composition pyramidale du maître qu’il applique fréquemment dans ses portraits. Ses lignes sont souples et ciselées. Le décor est dépouillé et le drapé des tissus soignés.

Avec ce portrait de Madame Buisseret, l’artiste nous invite dans son intimité et amorce un tournant dans sa carrière artistique. En quête d’absolu, il transcende la réalité et invite les natures contemplatives à se perdre dans la profondeur du regard de son modèle favori.

Grégory Desauvage
Conservateur au BAL





Brèche philosophique
vu par PhiloCité

A bien y regarder, ce portrait intitulé « Madame Buisseret », peint par Monsieur en 1928, semble structuré par une gamme d’indices qui donnent à penser. Comme ces couleurs fades et passées pour l’arrière-plan (saumon, beige…), vives et pleines à l’avant (rouge, noir, blanc…). L’instantané froissé, baroque de la tenture, du châle rouge, de la robe charleston contre l’immobilisme lisse et classique du visage blanc, parfait, discrètement ravivé par des lèvres et des pommettes rosées. La courbe du décolleté contre celle du dossier, décapitant presque Madame...

Une femme sans pied, un fauteuil coupé, un châle sans bout, un livre sans titre, tout semble incomplet… sauf peut-être le visage. Peut-on comprendre les choses en n’en voyant qu’une partie ? Ou le tout est-il nécessaire ? Quelle différence entre unité et cohérence ?

Les franges du fauteuil prolongent celles de la robe. Par la verticalité des drapés, l’éclatant châle fait écho au rideau fané. Et l’on perçoit alors comme un avertissement : « Madame, dans votre robe couleur de deuil, semblant vous emporter vers le cercueil, tassée dans votre siège massif, lourd, alourdissant, voyez. Voyez ce que vous deviendrez si vous stagnez. Décrépie, fanée, un vieux meuble ». Pourquoi dit-on d’une personne qu’elle fait partie des meubles ? Comment ne pas mourir avant
d’avoir vécu ? L’être humain peut-il être mort et vivant en même temps ? Qu’est-ce qu’une vie pleinement vécue ?

La scène évoque la lassitude, l’ennui * . On entend presque son monologue intérieur : « Qu’est-ce que je fais là ? » Pourquoi accepte-t-on de faire quelque chose quand on n’a pas envie ? Qui peut nous dicter notre comportement, imposer sa volonté ? Sommes-nous seuls maîtres de nos actes ? Qu’est-on prêt à faire par amour ? Mais aussi qui sommes-nous dans le regard de l’autre ? L’image que nous donnons à voir est-elle toujours fidèle à notre personnalité ? Maitrisons-nous notre image ? Jusqu’à quel point peut-on faire semblant ?

* « Ennui. – Rien n’est si
insupportable à l’homme
que d’être dans un plein
repos, sans passions, sans
affaire, sans divertissement,
sans application. Il sent alors
son néant, son abandon, son
insuffisance, sa dépendance,
son impuissance, son vide. »
(B. PASCAL, Pensées et
Opuscules, Pensée 131,
p. 388, Hachette)




Madame Buisseret, qu’attendez-vous ?

Dans ce temps compact, qui passe lourdement, voire qui s’est arrêté, un ensemble d’angles aigus guide la lecture : le coude droit, puis le bas de la tenture, les franges de la robe qui s’écartent sur le genou, l’entre-ouverture du livre. Par leur convergence vers l’intérieur de l’image, ils créent une impression d’enfermement. Mais ces triangles, ces lignes évoquent aussi des flèches, et produisent une sorte de piste. Qui ouvre un horizon. Le livre pointe le visage, un regard qui devient défi, une bouche qui prend une coloration de désir. Il y a une tension, une attente. De remise en action.

Les doigts délicatement logés dans l’ouvrage, comme un signet, elle garde la page. Le livre est ouvert, signe d’une pause, d’un arrêt dans le déroulement. S’arrête-t-on vraiment ? Qu’attend-on d’une pause ? Est-ce un moment d’arrêt (stopper, fixer, figer) ou un moment de réflexion (sur le passé, le futur) ? Un moment d’attente, un moment de vide, un moment de fuite...? Signe aussi d’une brèche dans le temps. Car une pause suggère une suite. Mais sera-t-elle une continuité, un recommencement ou une nouveauté ? L’action est-elle identique après la pause ? Madame Buisseret parait
habitée par un combat entre Fatalité et Volonté * . Sa remise en question modifiera-t-elle le cours de sa vie ?

* « La volonté, (…) désir
aveugle, irrésistible, telle que
nous la voyons se montrer
(…) dans la nature végétale
(…) aussi bien que dans la
partie végétative de notre
propre corps, cette volonté,
grâce au monde représenté
(…), arrive à savoir (…)
ce qu’est ce qu’elle veut ;
c’est ce monde même, c’est
la vie (…). C’est faire un
pléonasme que de dire :
« la volonté de vivre » et
non pas simplement « la
volonté », car c’est tout un. »
(A. SCHOPENHAUER, Le
Monde comme volonté et
comme représentation, t. 1,
p. 287, Alcan.)



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