L’égout de Liège

Juillet et août 2015
mercredi 1er juillet 2015
par  Musee
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Pierre Alechinsky (*1927)
Ville de Liège - Égout, 1984
Encre de chine sur papier
Collection du BAL


Né à Bruxelles d’un père russe et d’une mère wallonne, Pierre Alechinsky est baigné dans un climat artistique. Sa tante « fait de la peinture sage », sa mère et sa grand-mère jouent du piano. Dès 1944, il étudie les arts graphiques à l’École nationale supérieure d’Architecture et des Arts décoratifs de Bruxelles (La Cambre). En 1947, il commence à peindre et rejoint le groupe de la Jeune Peinture belge.
Cette association favorise le travail des jeunes artistes, en les encourageant à participer par exemple à des expositions. « Servir l’art belge vivant, sans préjudice d’école et de tendance » était la devise de la Jeune Peinture Belge. Alechinsky entre dans l’association en même temps que Gaston Bertrand, Jan Cox et Pol Bury. Un tournant décisif dans sa carrière artistique, 1949, est l’année où il rencontre Christian Dotremont, fondateur du mouvement CoBrA qui vient d’organiser la première exposition du groupe au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Dans les années 1950, Alechinsky voyage plusieurs fois en Extrême-Orient et s’intéresse principalement à la calligraphie japonaise qu’il adopte à partir de cette époque. Abandonnant progressivement la peinture à l’huile, il préfère des procédés rapides et des supports souples comme le papier et l’encre.

P. Alechinsky, Rosace des semelles, encre et estampage sur papier marouflé sur toile et brodure à l’acrylique, 1985, collection Nicolas Alechinsky (Paris) © Michel Nguyen


À partir de 1985, Alechinsky prête attention à l’équipement urbain des villes et exécute ses premiers frottis à l’encre de Chine : bouches, grilles, plaques d’égouts. Il prélève ces détails du paysage urbain qui passent habituellement inaperçus. Il dépose son papier au sol, sur la plaque métallique et à l’aide d’encre, il brosse rapidement la surface ce qui laisse apparaitre une empreinte. Alechinsky met en scène ces empreintes, les met au centre de ses compositions pour réinventer finalement un nouveau contexte à ces fragments de ville.

La forme circulaire des plaques d’égouts est prétexte à des compositions où les formes se métamorphosent en astre ou en créature fantastique. Omniprésent dans son œuvre, le cercle fait référence aux cycles qui ponctuent la vie. Les caractères et les figures apparaissent en nombre et de manière répétitive chez Alechinsky, on retrouve des créatures aux allures de dragon, aux yeux en amandes étirés vers le haut comme celui de l’Égout. Ainsi, par mutation d’une forme en une autre, les motifs quadrillés du métal habillent la bête d’un manteau d’écailles.

Égout, exécuté en 1984, témoigne du processus créatif de l’artiste déjà abouti : recherche autour du cercle, introduction d’une figure reptilienne, insertion de caractères d’écriture et technique de l’estampage au sol. En intégrant les caractères VILLE DE LIÈGE et ÉGOUT dans sa composition, Alechinsky crée à la fois un dialogue entre écriture et dessin : le sceau marqué et figé dans le sol d’une ville est englobé dans une composition au trait spontané, grouillant de bêtes fantasques.

L’œuvre a rejoint les collections du musée en 2000. Un an auparavant, pour cause de liquidation, les organisateurs du Cirque Divers, cabaret-théatre de la rue Roture (quartier d’Outremeuse), se voient contraints de donner ou de vendre les quelques œuvres acquises en plus de quinze ans.

Lieu incontournable de la culture alternative liégeoise, le Cirque Divers est à la fois un café, une galerie et un théatre, né dans les années 1970 et qui, pour reprendre les termes de Carmelo Virone, sert de « trait d’union pour des milliers de personnes qui se retrouvent pour boire un verre, écouter un concert, voir une pièce, rencontrer un poète invité par Jacques Izoard, découvrir la nouvelle exposition géniale ou ringarde présentée à l’étage, ou simplement s’ennuyer en compagnie de l’un ou l’autre pilier de bar ». Dans son manifeste, l’association, fondée par Michel Antaki, Jacques Lizène, Jacques Jaminon, Brigitte Kaquet et Jean-Marie Lemaire, résume en une phrase son intention : le Cirque doit devenir « un entonnoir-couloir où les rencontres se souderont en une goutte ».

Pierre Alechinsky a offert Égout en 1984 à Michel Antaki, directeur artistique de l’association. En-dessous, elle porte la dédicace : à Antaki, avec amitié - en souvenir de Mr Durant, absent 22-12-84. Mais qui est ce Monsieur Durant ?

Françoise Safin, conservatrice, raconte que lors d’un passage à Liège pour sa rétrospective au MAMAC, Alechinsky a découvert le Cirque Divers et son ambiance. Ce lieu fantasque - hors du temps où dérision et paradoxe riment avec ironie et parfois même provocation - ne le laisse pas de marbre. L’artiste se lie rapidement d’amitié avec Antaki ; ensemble, ils projettent alors d’organiser une exposition. Les œuvres du Bruxellois seraient exposées incognito, sans mentionner son véritable nom. La mention sous l’œuvre témoigne de ce projet, même si l’exposition de Monsieur Durant (nom de famille de la mère d’Alechinsky) n’eut finalement pas lieu. La mention de l’absence de l’artiste (ou plutôt de sa réelle identité) soulignée par Alechinsky rencontre parfaitement la philosophie surréaliste qu’entretiennent Antaki, « Grand Jardinier du Paradoxe et du Mensonge universels », et son cirque...


Fanny Moens
Collaboratrice scientifique au BAL

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