Des illustrations méconnues de Maurice Wéry

Septembre 2015
mardi 1er septembre 2015
par  Musee
popularité : 23%

Maurice Wéry (Liège, 1911-1978)
Une jolie petite plage !
Encre de chine sur papier
Achat en mai 2015
Collection du BAL


Un collectionneur privé acquiert à l’hôtel de vente Drouot de Paris, un lot de dessins parmi lesquels figuraient deux cents illustrations de Maurice Wéry (1911-1978). En mai dernier, il les cède au Musée des Beaux-Arts de Liège qui devient alors l’un des seuls musées à conserver les dessins de l’artiste.

Graveur et peintre à ses heures, Maurice Wéry est un observateur de son temps. Il exécute des représentations du monde du travail et plus particulièrement celui des mineurs. Il représente le patrimoine de Liège à l’eau-forte et à la pointe-sèche. Nombre de ces bâtiments de la ville n’existent d’ailleurs plus aujourd’hui, comme le kiosque du parc d’Avroy donnant à ses œuvres une dimension historique. Il a également été fortement marqué par les événements qu’il a vécus : il réalise des portraits de soldats de la Seconde Guerre mondiale, ses anciens compagnons d’armes revenus du front. L’artiste se distingue alors par la grande diversité de ses sujets.

Maurice Wéry s’inspire de son maître, Jean Donnay (1897-1992), reconnu pour ses gravures, ses aquarelles, ses dessins, ses illustrations et ses peintures. C’est à l’Académie des Beaux-Arts de Liège que Wéry fait sa connaissance en tant qu’étudiant. Tout comme son professeur, qui tenait le rôle d’illustrateur attitré pour une revue mensuelle, Wéry s’adonne au difficile exercice qu’est l’illustration humoristique.

Réalisées à l’encre de Chine, elles sont signées de quatre lettres capitales : YREW (effet miroir de son nom). Elles sont toujours accompagnées d’une petite fleur, marquant par ce simple symbole un univers empreint d’humour et de légèreté.

Alors qu’il a connu les camps, de 1940 à la libération, il parvient de façon subtile à ironiser sur les atrocités de la guerre. Dans les deux premiers dessins exposés, Wéry rend dérisoires deux épisodes historiques à la manière d’une expérience cathartique. Il traite avec humour le Débarquement en Normandie et les champs de bataille.

Tout en faisant sourire son lecteur, le dernier dessin offre au spectateur la possibilité d’une lecture plurielle. « Nous sommes en manœuvre. Le colonel m’a dit d’occuper ce point sur la carte… et c’est ici ! ».

Que ce soit par le dessin ou par ces quelques lignes, le burlesque de la scène nous saisit. Le comique de situation apparaît-il parce qu’il illustre l’incapacité des militaires à lire une carte ? Ou alors parce que le colonel a ordonné à ses hommes de surveiller son épouse ?
A chacun de choisir l’interprétation la plus adaptée.

Dans ses illustrations, Maurice Wéry nous guide, grâce à quelques annotations ajoutées au crayon gris. Peut-être est-ce une première ébauche de texte pour une future publication dans un journal. S’ils n’ont sans doute pas tous été sélectionnés, certains d’entre eux ont alimenté les pages de quotidiens régionaux comme La Meuse ou la revue La vie wallonne. Soumis à une organisation internationale, plusieurs de ses dessins ont été primés par des journaux étrangers, qu’ils soient anglais, italiens ou suisses. L’inscription « Distributed by A.L.I. – Brussels » au dos de certaines œuvres laisse à penser qu’elles ont pu faire partie de cette fameuse sélection. Tout comme l’illustration Mon rêve ! Une jolie petite plage ! où il est inscrit « © A.L.I. ».

L’acquisition de ces illustrations humoristiques permet de découvrir une part de l’œuvre de Maurice Wéry, qui était jusqu’ici méconnue.


Alice Lingerat
Étudiante en histoire et patrimoine
Stagiaire au BAL





Débarquement philosophique
vu par PhiloCité

Partons de la planche de Maurice Wéry intitulée « Les Envahisseurs ». Dans cet univers de traits fins, deux masses noires s’imposent. Elles mettent en évidence
la lune, ambiance nocturne, et le plan, disposé sur la couverture, pointé par un soldat inflexible. Mais qui guide ? Qui éclaire ? Qu’est-ce que « le bon endroit » ? L’endroit correct ? L’endroit qui fait du bien ? Les trois autres soldats encerclant le lit ont l’air ravis de répondre pleinement à l’ordre, mais au cœur de l’action il y a le mécontentement. Qui envahit qui ? Interpréter, adapter l’ordre, la fonction, l’action. Tenir compte des autres. Un soldat exécute-t-il sans réfléchir ?

L’irruption du quotidien, de l’ordinaire, dans l’extraordinaire. Voilà un thème qui traverse cette série de dessins. Une action banale bouleverse la lecture courante d’une situation de guerre : être au lit, manger sa soupe, allumer une cigarette, s’amuser à la plage. Loin de l’image héroïque du militaire, c’est l’histoire de Monsieur-Tout-le-Monde dans les tranchées, avec ses défauts, ses habitudes, le familier qui résiste. Et « ça fait couac ».

« Une jolie petite plage » illustre particulièrement bien cet aspect. Il y a là un renversement total de la situation : Alors qu’il va au carnage, la plage inspire à ce soldat baignade et châteaux de sable ! On pourrait même dire que sa joie devient l’espace d’un instant – innocent et léger – plus forte que l’horreur des champs de bataille. *

* Spinoza écrit : « Un Désir
qui naît de la Joie est,
toutes choses égales d’ailleurs,
plus fort qu’un Désir qui naît
de la Tristesse » (Ethique,
Proposition XVIII, p. 367,
Points, Ed. du Seuil, 1999).
Notre heureux troufion
semble être porté par un
affect de ce genre…




Qu’est-ce qui est quotidien, qu’est-ce qui est extraordinaire ? Pour un soldat, pour une femme,... ? L’extraordinaire se trouve-t-il toujours porté hors de l’ordinaire ? La guerre est-elle extraordinaire pour le soldat ? Quotidien, ordinaire, normal, banal, routine. Y-a-t-il irruption ou tout est-il ramené à une même banalité ? La routine peut-elle être hiérarchisée ? La banalité est elle
un fait ou un résultat ? Dessiner la guerre avec humour et ironie ne la rend-elle pas… plus ordinaire ?

Oui, mais, direz-vous, ce n’est pas réaliste ! C’est vrai : la fiction se permet de tricher avec le réel. Grâce à elle, il n’y a pas d’ « après », la confrontation avec la terrible réalité n’aura pas lieu – on ne verra pas flotter de petit seau et de canard gonflable au milieu des boyaux du Soldat Ryan, déchiqueté par les obus. Car il est bien question de cela aussi, d’absurde. Pousser l’exécution des ordres jusqu’à vouloir inflexiblement occuper la couette d’une femme dérangée dans son sommeil, s’agacer du bruit que son voisin de talus produit en mangeant sa
soupe au beau milieu d’une cacophonie d’explosions et de tirs, demander du feu à son ennemi pendant l’assaut, se réjouir de jeux de plage en plein débarquement, tout cela frise le délire, non ? Totalement dans son désir, voilà
le petit baigneur qui hallucine ! *

*« Car nous voyons parfois des
hommes à tel point affectés
par un objet que, même en
son absence, ils croient l’avoir
là devant eux, et, quand cela
arrive à un homme qui ne
dort pas, nous disons qu’il
délire ou bien qu’il est fou »
(SPINOZA, Ethique, Scolie
de la Proposition XLIV, p. 411).




A l’évidence, ces gags nous confrontent à une série de contradictions logiques. Mais si le paradoxe peut rendre fou, ici il prête avant tout à rire. *

*« Tantôt on énoncera ce qui
devrait être en feignant de
croire que c’est précisément
ce qui est : en cela consiste
l’ironie. Tantôt, au contraire,
on décrira minutieusement
et méticuleusement ce qui
est, en affectant de croire
que c’est bien là ce que les
choses devraient être : ainsi
procède souvent l’humour »
(BERGSON, Le Rire, p. 83,
Ed. Albert Skira).




C’est aussi à un moment de pause, de parenthèse hors du temps, qu’il est fait référence : dormir, manger, fumer, s’octroyer un loisir... Pause ou fuite ? Pause comme temps d’arrêt (réveiller/arrêter de dormir, arrêter de se battre), temps de fuite (fuir ses responsabilités en exécutant n’importe quel ordre, entrer dans la fiction/ fuir la réalité, fuir le combat, l’horreur, la peur, en fumant et en mangeant).

Une pause qui suggère aussi une liberté. Une cassure dans le déroulement des événements, une résistance à l’exécution des ordres, presqu’une désobéissance. *

*« La liberté n’est rien d’autre
que l’existence de notre
volonté ou de nos passions, en
tant que cette existence est
néantisation de la facticité »
(SARTRE, L’Être et le Néant,
4e partie, chap. I, §1, p. 499,
Tel, Gallimard).


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